Disquaire une espèce rare et précieuse

Le terme disquaire est apparu en 1949 dans le langage courant, comme le précise Le Grand Robert qui souligne aussi sa parenté avec le mot disque, auquel on a ajouté le suffixe <— aire>.

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Infographie : Création Romu

La 10e Journée des disquaires indépendants au Québec, plus connue en Amérique du Nord et au Royaume-Uni sous le nom de Record Store Day, s’est tenue le 16 avril dernier. Lancée en 2007 aux États-Unis, elle gagne de plus en plus d’adeptes en Europe, notamment en France où son adaptation, le Disquaire Day, a été créée en 2011. Organisée tous les troisièmes samedis d’avril, cette fête annuelle attire de nombreux mélomanes chez les disquaires participants, les clients espérant dénicher l’objet précieux ou le trésor si ardemment convoité. Cette quête de vinyles rares ou inédits, édités ou réédités pour l’occasion par les maisons de disques, pousse aussi bien le collectionneur musicomane que le novice à découvrir ou redécouvrir le plaisir d’aller chez un disquaire. Chaque année, chanteurs et groupes célèbres apportent leur contribution à cette journée, en proposant des éditions exclusives et introuvables. Cet évènement sert également de prétexte à l’accueil d’artistes locaux qui peuvent donner un aperçu de leurs talents et compositions, tout en contribuant à l’ambiance festive des magasins. Même si, depuis une vingtaine d’années, de nombreux disquaires ont disparu un peu partout en Europe et en Amérique du Nord, les dinosaures restants résistent encore. Le Record Store Day et ses adaptations francophones sont un coup de projecteur sur ces accros du vinyle, malgré la connotation assez commerciale de cette journée qui n’a pas échappé aux majors du disque. Le retour du vinyle ne fait pas que d’heureux consommateurs, il bénéficie également aux disquaires indépendants dont les deux tiers des ventes sont des albums neufs. Sans compter que de tels évènements soulignent l’importance de trouver une oreille attentive capable de cerner les goûts du client ou de le guider dans ses choix. En effet, les forums de discussion ou les articles spécialisés mentionnent combien les gens se sentent perdus dans l’immensité de l’offre musicale et ont besoin d’être conseillés et guidés par des connaisseurs. Des animateurs de radio jouent, parfois, ce rôle de prescripteurs en suggérant ou en programmant des choix musicaux adaptés à leurs goûts, mais qui mieux que le disquaire peut accompagner le client dans sa découverte, grâce à sa relation directe et privilégiée avec lui?

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Infographie : Création Romu

Amour de la musique, vocation de chineur et sens du partage sont des qualités indispensables au disquaire. Michel Meunier qui travaille, depuis 25 ans, auprès de Luc Bérard, le propriétaire du magasin de disques L’Oblique, sur le Plateau Mont-Royal, à Montréal, en est la preuve vivante. Le nom du magasin vient des années de Cégep de Luc, alors que l’un de ses professeurs avait qualifié d’obliques des musiques que Luc lui avait fait écouter. Séduit par le terme, il le reprit pour l’émission de radio qu’il animait alors au Cégep, puis pour son magasin de disques fondé en 1987. Luc et Michel vendent avant tout de la musique, comme ils le soulignent, quel que soit le support, vinyle ou CD. Malgré les hauts et les bas du marché, ils poursuivent toujours leur chasse aux trésors musicaux. Si, auparavant, le disquaire était le référent incontournable pour découvrir toutes sortes de musiques et se procurer les nouveautés et autres enregistrements rares, à l’ère du numérique et d’Internet, il ne peut plus être aussi omniscient, en raison de l’abondance de l’offre musicale, de la multiplicité des styles et du nombre de maisons de disques indépendantes.

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L’Oblique, 4333, rue Rivard à Montréal (Québec, Canada) — Crédit photo et infographie : Création Romu

Comme le remarque Michel, les échanges avec leur clientèle leur font découvrir des groupes et des artistes qu’ils ne connaissent pas forcément. Il en résulte une véritable interactivité entre le disquaire et ses clients, la spécificité du magasin et sa taille les avantageant par rapport aux grandes surfaces polyvalentes. Selon lui, dans les milieux plus indépendants, telles les petites marques de disques, la baisse du vinyle n’a pas vraiment eu lieu. Les clients se sont peut-être détournés du produit, mais cela vient du fait que plusieurs parutions ne sortaient plus en vinyles. Pourtant, selon Michel, leurs meilleurs vendeurs restent les CD et les vinyles (les cassettes ayant été abandonnées au milieu des années 80). Il précise que le CD a supplanté le vinyle, parce que les majors y voyaient le produit du futur, misant sur sa facilité de reproduction, sa dimension et la forte demande des consommateurs, même si les lecteurs laser s’avéraient très chers au départ. Livrés dans de grosses boîtes en carton, les disques compacts rentraient parfaitement dans les bacs occupés initialement par les disques noirs (la hauteur restait identique et la largeur du bac accueillait deux CD au lieu d’un seul vinyle). Le disquaire pouvait garder son mobilier, sans rien changer dans son agencement. Michel constate également un regain d’activité plutôt positif pour la profession, mais il reste prudent et lucide, car il y a, selon lui, un phénomène de mode : les gens achètent le vinyle pour son côté tendance. Certains n’ont pas de platine et n’écouteront donc pas le 33 tours. Conscients de ce fait, les fabricants intègrent un code pour télécharger la musique en mp3, d’autres insèrent un CD dans une pochette à l’intérieur de celle du vinyle. Il s’interroge également sur la récente hausse du coût du vinyle, due à des facteurs économiques nord-américains, qui se répercute dans le prix au détail devenu prohibitif pour les petits budgets qui se rabattent alors sur des exemplaires usagés. Ce marché est d’ailleurs en progression, notamment dans les boutiques du Plateau Mont-Royal qui vendent des articles culturels de seconde main. Pour la dizaine de disquaires indépendants de Montréal qui vendent vinyles et CD (neufs et d’occasion), les perspectives ne sont donc pas si sombres. L’Oblique conserve une clientèle variée et souvent fidèle depuis des années : jeunes étudiants, avocats, médecins, gens résidant à l’extérieur de Montréal ou à Québec, jeunes consommateurs recommandés par d’anciens clients, etc. L’âge se situe entre 15 et 75 ans, mais Michel donne l’exemple de sa plus jeune cliente, une petite fille venue avec sa maman pour acheter le disque vinyle de La Reine des neiges de Disney. La magie du disquaire indépendant, c’est de pouvoir exaucer un tel vœu, même si ce n’est pas le créneau habituel de la boutique, et d’entretenir cette relation privilégiée avec ses clients. Lorsque la demoiselle est revenue chercher sa commande, elle était très heureuse et fière de ressortir du magasin avec son disque vinyle. Comme le dit Michel, certaines personnes ont à cœur de faire leurs achats chez leur disquaire indépendant, même si les titres recherchés ne sont pas la spécialité du magasin. Qu’à cela ne tienne, le dévouement du disquaire à la cause musicale passe par la satisfaction de son client en lui offrant un service sur mesure. En 2017, L’Oblique fêtera son trentième anniversaire, une belle maturité gagnée grâce à la passion, à l’expertise et à la gentillesse de Luc et de Michel. Nul doute que ces deux-là connaissent la musique et ne risquent pas d’en changer (pour le plus grand plaisir de leur clientèle)!

l’Abécédaire insolite EmRoy.

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